"Nous, les héros", extrait n°1
LA MERE - Belle acoustique de la salle ! Pas un mot ne se perdait! Il n'y avait pas même un soupçon d'écho! On a toujours tord de s'inquiéter. Tout s'amplifiait peu à peu, je sentais cela, je ressentais cela, comme si la voix depuis longtemps occupée à autre chose, produisait après coup, soudain, un effet immédiat.
Chaque mot se fortifiait selon les aptitudes qui lui ont été données. C'était bien. On pouvait même découvrir des possibilités nouvelles de sa propre voix.
MADEMOISELLE - Longtemps que cela ne nous était pas arrivé.
LA MERE - C'était bien.
KARL - C'est une usine lamentable !
MAX - Une baraque à frites avec de la résonance !
JOSEPHINE – Avec une aussi petite loge pour s’habiller‚ collective de surcroît‚ il est évident qu’on entre
aussitôt en conflit. On sort de scène énervé‚ chacun
se prend pour le plus grand acteur du monde… et
s’il advient‚ dans un endroit si exigu que l’un par
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exemple‚ marche sur le pied de l’autre‚ le conflit est
tout près d’exploser.
KARL – Et non seulement le conflit‚ mais un grand
combat ! Et la bagarre généralisée ! Et les insultes
évidemment !
JOSEPHINE – Les loges‚ encore‚ nous pourrions nous
en contenter‚ faire contre mauvaise fortune bon cœur‚
si seulement nous jouions dans de vrais théâtres‚ avec
de vrais décors et non pas sur cette scène misérable
sur laquelle on ne peut pas bouger et s’exprimer
véritablement !
LA MERE – Ne vous plaignez pas toujours !
MADAME TSCHISSIK – Provinciaux ! Provinciaux et
rien d’autre ! Et Prussiens encore‚ provinciaux prussiens‚ et sans goût et sans amour et sans intelligence !
Ils rient lorsque je parle‚ je m’entendais parler et je
les entendais rire‚ je m’apprêtais à mourir et je les
entendais pouffer‚ imbéciles peuplades pleines de
crétinerie absolue !
Quelqu’un dans mon dos – est-ce qu’on croit que je
n’imagine pas ? – quelqu’un dans mon dos les fait
rire‚ rire et pouffer‚ lorsque je parle et m’apprête à
mourir‚ peut-on imaginer que je ne m’en rende pas
compte ?
Celle-là (Joséphine)‚ celle-là les fait rire dans mon
dos quand je parle‚ je suis certaine qu’il s’agit d’elle‚
je suis à l’avant-scène‚ je m’apprête à mourir et elle
les fait rire‚ rire et pouffer dans mon dos.
JOSEPHINE – Moi ? Je ne fais rien. Je ne bouge pas‚
j’écoute‚ je ne bouge pas‚ on veut toujours que ce
soit moi‚ chaque fois c’est la même chose‚ mais je ne
bouge plus jamais‚ je fais ce qu’on m’a dit‚ je reste
immobile‚ paralysée. Ce ne peut être moi.
MADAME TSCHISSIK– Sans bouger‚ elle les fait rire
quand je parle. Sans même le vouloir‚ elle les fait rire.
LA MERE – Elle est comique.
MADAME TSCHISSIK – Elle n’est pas comique. Elle
est risible. Involontairement. J’ai déjà vu des acteurs
comiques‚ je sais ce que c’est‚ je n’ignore pas ce que
c’est‚ mon mari‚ là – lui‚ là‚ mon mari – mon mari
est lui-même un acteur comique.
MONSIEUR TSCHISSIK – Tout à fait. Ce n’est pas du
tout comparable à ce que fait votre fille.
MADAME TSCHISSIK – Je sais ce que peut être le
comique. Je ne suis pas concernée quant à moi mais
je sais ce que c’est.
Celle-là n’est pas comique‚ le comique est affaire
de volonté‚ de volonté et de décision‚ c’est un
métier‚ une manière comme une autre‚ je suis prête
à l’admettre‚ une manière comme une autre d’exercer
notre art.
Non‚ celle-là est risible sans volonté‚ sans énergie‚
elle n’y est pour rien‚ c’est contre sa propre volonté
et voudrait-elle ne pas l’être qu’elle le serait tout de
même‚ malgré elle‚ envers et contre tout !
Et parce qu’elle est involontairement hilarante et
ridicule‚ car c’est bien encore de ridicule qu’il est
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question‚ parce qu’elle est ridicule et risible – la
pauvre malheureuse‚ elle ne saurait savoir combien‚
« à quel point »‚ combien elle est risible‚ combien
tout en elle encourage à l’hilarité‚ et qui plus est chez
les masses provinciales‚ prussiennes et imbéciles et
sans goût et sans amour pour l’art – parce qu’elle est
involontairement risible‚ ces animaux‚ car animaux
et rien d’autre‚ ces animaux sans esprit‚ sans désir
de littérature et de beauté‚ ces animaux‚ lorsque je
parle et m’apprête à mourir‚ ces animaux rient de la
voir‚ juste immobile‚ derrière moi‚ paralysée comme
elle dit‚ expression irrésistible du risible involontaire
de l’humanité !
MONSIEUR TSCHISSIK – C’est sa seule présence‚ peut
être‚ en fond de théâtre‚ c’est sa seule présence qui
nuit à la scène et encourage très certainement au
rire‚ et la placer dans un autre coin‚ peut-être‚ je ne
sais pas…
Ils la regardent tous‚ longuement et en effet‚ involontairement‚ il faut bien l’admettre‚ elle est risible.
Extrait de "Nous, les héros" de Jean-Luc Lagarce



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